Adieu Philippines

Adieu Philippines

Jacques Rozier, 1961

Avec : Jean-Claude Aimini (Michel), Yveline Céry (Liliane), Stefania Sabatini (Juliette), Vittorio Caprioli (Pachala), David Tonelli (Horatio). 1h46.

Quand on travaille à la télé, même en poussant des caméras ou en tirant des câbles, il est relativement facile de laisser croire qu'on est une vedette. C'est ainsi que Michel, jeune machiniste bientôt militaire, éblouira sans peine Liliane et Juliette, inséparables comme des amandes "philippines". Les deux filles s'amourachent donc de Michel qu'elles veulent d'abord aider à débuter au cinéma.

Elles lui présentent Pachala, un producteur bidon, qui fera tourner aux trois jeunes gens, sans d'ailleurs pouvoir le terminer, un film publicitaire grotesque. Puis elles tenteront en vain d'obtenir un sursis d'incorporation au jeune homme qui, désireux de profiter de ses derniers jours de liberté avant son départ pour l'Algérie, se fait mettre à la porte de la télé et part en vacances en Corse.

Liliane, Juliette et Pachala l'y rejoignent bientôt pour "réaliser" un roman photo. Les jours passent sans que les deux filles puissent vraiment savoir laquelle Michel aimera. Et ce dernier n'a encore rien révélé de ses sentiments lorsque lui parvient la feuille de route qui, pour de longs mois, lui tiendra lieu de destin.



Le film ne sera présenté au public qu'en septembre 1963. Ce retard est dommageable car la guerre d'Algérie qui représente le futur (ou l'absence de futur) du personnage principal a pris fin entre-temps.

Cette chronique au jour le jour d'un jeune homme, Michel, éphémère porteur de câbles à la télé, qui drague un soir deux copines, la description de leurs atermoiements sentimentaux, leur recherche d'un travail prestigieux (dans le cinéma , évidemment), les scènes saisies sur le vif, entre filles, entre garçons, en famille, leur départ à trois en vacances en toute immoralité avant que Michel ne rejoigne son régiment, ne font pas une "histoire" au sens classique du terme. Ils font une rivière dansante de moments, de regards de gestes de mots (en réalité laborieusement retrouvés en auditorium par le réalisateur après l'échec des prises en son direct). Malgré la difficulté de vivre, sur laquelle Rozier ne jette aucun voile, passe une vitalité joyeuse, une santé rieuse et tendre, émaillés d'éclats de pure loufoquerie, soudain obscurcie par de sombres bouffées venues d'Algérie, le temps d'un insert sur le film "Montserrat" évoquant la torture, ou du silence d'un copain "qui en revient".

Comme dans Les 400 coups de Truffaut, Hiroshima mon amour de Resnais, A bout de souffle de Godard, Le signe du Lion de Rohmer, Ascenseur pour l'échafaud de Malle, Cléo de 5 à 7 de Varda, La jetée de Marker, Lola de Demy, Paris nous appartient de Rivette, Adieu Philippine montre des gens qui marchent qui voyagent et qui partent. Pas parce que l'endroit où vont les gens est important pour l'intrigue, et pas non plus comme séquence de transition. Le plus souvent dans les rues de Paris, ils marchent parce qu'on marche dans la vie, ils marchent parce que le cinéma est un cinéma en mouvement, ils marchent parce que le réalisateur éprouve un tel bonheur de filmer que cette activité devient le signal de l'élan que ces films impriment au cinéma. Avec ces personnages en vadrouille, c'est le monde qui s'engouffre dans le cinéma et sur la bande-son, où bruits du quotidien, voix, in ou off, conversations surprises ou rajoutées, informations de la radio, musiques "de film" ou pas, contribuent non à « l'enregistrement du réel », cette version policière du réalisme, mais au dévoilement d'un monde multiple.

Le départ de Michel à la fin de Adieu Philippine n'est pas triste. Le tonus accumulé durant le film, la volonté du réalisateur que ça continue contredisent et dépassent la noirceur de l'événement final.

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