Luis Bunuel
Année : 1900 - 1983
33 films
De Un chien andalou à Cet obscur objet du désir, des Hurdes à Paris en passant par Mexico ou Hollywood, Buñuel est l'un des cinéastes les plus constants qui soient, autant par sa fidélité au surréalisme, au-delà de sa rupture rapide avec le groupe officiel, que par sa persistance à creuser les mêmes figures.
Après avoir été assistant de Jean Epstein sur Maurat et sur La chute de la maison Usher, il décide de faire un film avec Salvador Dali. C'est à Figueras, pendant la semaine de Noël 1927, en six jours seulement, qu'ils écrivent un scénario essentiellement fondé sur le récit de leurs rêves respectifs et sur la logique de l'association libre. Ainsi naît Un chien andalou dont le surréalisme frappe immédiatement par sa netteté, son réalisme, en quelque sorte, et son absence de symbolisme. Bien sûr, Un chien andalou propose un enchaînement d'images plus incongrues les unes que les autres, mais il ne nous est jamais demandé de les interpréter ou de leur donner un sens qui serait extérieur au cinéma lui-même. Ces images et leur montage produisent un choc par leur puissance d'apparition et par leur opacité même. Elles ont fréquemment une relation avec le langage, comme cette fameuse image des fourmis dans les mains qui, prise au pied de la lettre, provoque une déstabilisation du sens tout à fait saisissante.
L'Age d'or prolonge la période surréaliste avec une conscience plus grande du fonctionnement du cinéma. C'est, pour Buñuel, le passage à la fiction après Un chien andalou que l'on peut décrire comme un documentaire sur l'inconscient dans lequel tout recours à une intrigue était violemment exclu. L'Age d'or est une splendide exploration des pouvoirs du négatif, entendu en son sens photographique et dialectique. Si le cinéma, en termes chimiques, procède d'une métaphore du négatif en positif, d'un point de vue philosophique il en va de même pour les films de Buñuel, fondés sur le renversement permanent des valeurs et du sens. C'est ainsi que l'on peut voir l'image des squelettes des évêques sur les rochers à la fois comme le négatif de toutes les significations religieuses et sociales. C'est aussi la raison profonde de la référence au marquis de Sade qui éclaire toute la fin du film, en tant qu'il est le philosophe et l'artiste du négatif par excellence. C'est encore par ce travail du négatif que l'exaltation de l'amour fou évite toute forme de sacralisation, comme chez André Breton. C'est enfin peut-être pour cette raison profonde que L'Age d'or demeure l'un des grands scandales de l'histoire du cinéma. Violemment attaqué par l'extrême-droite, le film est finalement interdit par le préfet de police Chiappe.
Par une volte-face dont Buñuel a le secret, son film suivant, Terre sans pain (las Hurdes) est un pur documentaire social, consacré à l'une des régions les plus pauvres d'Espagne. Cette œuvre de combat, accompagnée de façon décalée par la Symphonie n°4 de Brahms est, elle aussi, interdite par le gouvernement espagnol.
S'ouvre alors une longue période d'incertitude dans la vie artistique de Luis Buñuel. Pour gagner sa vie, il double des films américains en espagnol. Après la guerre d'Espagne qu'il fait, en tant qu'homme de cinéma, aux côtés des républicains, il part aux États-Unis où il est engagé au musée d'Art moderne au Service cinématographique de la marine puis à la Warner où il reprend ses activités de doublage.
Au terme de quatorze années de silence officiel, Luis Buñuel entame en 1946 une seconde carrière prolifique et passionnante au Mexique avec Gran casino produit par Oscar Dancingers. L'alliance féconde du cinéaste et du producteur donne naissance à huit films parmi lesquels Los Olvidados et El font figure de phares. La période mexicaine de Buñuel s'étend de 1946 à 1962, année de L'Ange exterminateur, avec un intermède français dans la seconde moitié des années cinquante - Cela s'appelle l'aurore (1956) ; La mort en ce jardin (1956) ; La fièvre monte à El Pao (1959) ; un film espagnol, Viridiana (1961) et un post scriptum, Simon du désert en 1964.
Si dans cette période passionnante, Los Olvidados (1950) fait figure de grand film, c'est d'une part qu'il permet à Buñuel d'être redécouvert en Europe grâce à la présentation du film à Cannes en 1951 et sa distribution en France. Cette redécouverte est facilité par un sujet évident, la délinquance juvénile, l'enfance malheureuse dans les grandes métropoles. Mais le vrai sujet de Los Olvidados est peut-être bien celui que définit Gilles Deleuze dans l'Image mouvement à propos de tout le cinéma de Buñuel : le travail de la pulsion et sa capacité de dévoration d'un milieu. C'est en ce sens que Deleuze rattache Buñuel au grand courant naturaliste comme poétique convulsive de la dégradation. Les valeurs culturelles, notamment la première d'entre elle : la théologie, sont sources de jouissance égoïste, constamment en opposition avec les lois de la survie. De même les solutions sociales sont vaines pour les plus pauvres : prison modèle de Los Olvidados, échec de Nazarin et de Viridiana. Le pessimisme foncier de Buñuel confronte ainsi toujours les valeurs culturelles à la permanence de la nature et des comportements primaires, vitaux : la rocaille dans L'âge d'or, la jungle de La mort en ce jardin, le salon mystérieusement clos de L'ange exterminateur, le désert de Simon, le monde primordial du Charme discret de la bourgeoisie, le dépôt d'ordure dans Los Olvidados, les mendiants dans Viridiana.
De ce point de vue, Los Olvidados est un chef d'œuvre qui invente un cinéma de la cruauté sans équivalent à part chez Eric von Stroheim et qu'on ne retrouvera que chez Joseph Losey. Chez Buñuel comme chez Sade, le Bien ne peut mener qu'au Mal et les valeurs les plus profondes du catholicisme, en l'occurrence la bonté et la charité, ne peuvent qu'engendrer des monstres, Viridiana (1961) en fera l'expérience.
Alors que Luis Buñuel s'apprête à tourner à Mexico une adaptation du Journal d'une femme de chambre, le producteur Serge Silbermann lui propose de réaliser le film en France, avec Jeanne Moreau plutôt qu'avec Silvia Pinal. Ainsi commence en 1963, la dernière période de l'œuvre de Luis Buñuel, marquée par une collaboration féconde avec le scénariste Jean-Claude Carrière : six films sont ainsi conçus et réalisés en étroite relation avec lui, dont cinq produits par Serge Silbermann et un par les frères Hakim (Belle de jour, 1966). Outre le post-scriptum mexicain de Simon du désert (1964) s'intercale également un film franco-espagnol,Tristana (1969) avec Catherine Deneuve.
Dans La voie lactée (1968), le charme discret de la bourgeoisie (1972) ou Le fantôme de la liberté (1974), Bunuel réinvente sa propre écriture automatique, il n'y a plus d'intrigue à proprement dit mais une série de séquences liées les unes aux autres par un fil extrêmement ténu. Son pouvoir créateur, son ironie et sa poésie sont portés là à leur plus haut degré. L'invention permanente s'oppose au désir de possession. Le voyage, le rêve et les rencontres sont l'occasion de surprises et d'apparitions toujours renouvelées. En ce sens, Cet obscur objet du désir (1977) clôt magnifiquement cette filmographie, l'apparition aléatoire des deux actrices qui interprètent le même rôle défie autant le rêve de possession de Fernando Rey que celui du spectateur de posséder le fin mot de l'histoire.
Bibliographie complémentaire :
Charles TESSON, "Luis Bunuel", Ed. Cahiers du Cinéma, 1995 - Gilles DELEUZE, L'image mouvement, Ed. de Minuit, 1983 - Luis BUNUEL, "Mon dernier soupir", Ed Robert Laffont, 1982 - André BAZIN, le cinéma de la cruauté, 1975 - Marcel OMS, "Don Luis Bunuel", Ed. du Cerf 1984 - Maurice DROUZY, Luis Bunuel architecte du rêve, Ed.Lherminier, 1978
FILMOGRAPHIE:
1929 Un chien Andalou
Avec : Pierre Batcheff (Man), Simone Mareuil (Young girl), Luis Buñuel (Prolog), Salvador Dalí (Seminarist). 17 min, NB, muet
Sur un balcon, un homme aiguise un rasoir, regarde le ciel au moment où un léger nuage avance vers la pleine lune. Une tête de jeune fille, les yeux grands ouverts. Le nuage passe sur la lune, la lame du rasoir traverse l'œil de la jeune fille...
1930 L'Age d'or
Avec : Gaston Modot (The Man), Lya Lys (Young Girl), Caridad de Laberdesque (Chambermaid and Little Girl). 1h03.
les images d'un documentaire scientifique sur les scorpions. Puis on se retrouve sur une île dont les abords sont gardés par les squelettes d'archevêques. Des bandits installés sur cette île meurent lorsqu'arrivent d'importants personnages venus fonder la Rome impériale. La cérémonie de la pose de la première pierre est troublée par un scandale : un homme fait l'amour dans la boue avec une jeune femme. Il est arrêté par les policiers.
Puis une réception a lieu chez le père de la jeune femme que l'homme, libéré, cherche à retrouver....
1932 Terre sans pain
(Las Hurdes, Tierra Sin Pan)
1937 Espagne 37
(Espana Leal En Armas)
1946 Gran casino
(En El Viejo Tampico)
1949 Le grand noceur
(El Gran Calavera)
1950 Los Olvidados
(Pitié pour eux)
1950 Susana la perverse
(Susana, demonio y carne)
1951 Don Quintin l'amer
(La Hiya Del Engano)
1951 Una mujer sin amor
(Cuando Los Hijos Nos Juzgan) (Pierre et Jean)
1951 La montée au ciel
(La Subida Al Cielo)
1952 L'enjoleuse
(El Bruto)
1952 Robinson Crusoé
(Aventuras De Robinson Crusoe)
1952 El
Avec : Arturo De Cordova, Delia Garces, Luis Beristain.
Au cours de la messe du Jeudi Saint, Francesco, riche propriétaire foncier et catholique pratiquant, tombe amoureux de Gloria. Celle-ci est fiancée à Raoul, jeune ingénieur qu'il avait quelque peu perdu de vue. Fort habilement, Francesco invite le couple à une réception et réussit à séduire Gloria. Il l'épouse.
1953 Les Hauts de Hurlevent
(Abismos de Pasion, Cumbres Burrascosas)
1953 On a volé un tram
(La Illusion Viaja En Tranvia)
1954 Le fleuve de la mort
(El Rio y la Muerte)
1955 La vie criminelle d'Archibald de La Cruz
(Ensayo De Un Crimen)
1955 Cela s'appelle l'aurore
1956 La mort en ce jardin
(La Muerte En Este Jardin)
1958 Nazarin
Avec : Francisco Rabal, Marga Lopez, Rita Macedo
Nazarin, humble prêtre vit dans une misère profonde due à une charité sans limite. Il se sacrifie pour les déshérités tout en sachant qu'il ne peut trouver, sur cette terre, qu'incompréhension, rebuffades, violences physiques et morales et qu'il se trouvera méprisé, insulté par ceux-la mêmes pour qui il se dévoue.
1959 La fievre monte à El Pao
(Los Ambiciosos)Avec : María Félix (Inés Vargas), Gérard Philipe (Ramón Vasquez), Jean Servais (Alejandro Gual).1h49, NB
El Pao est la capitale de l'île de l'Odeja. La misère côtoie le luxe du palais du gouverneur. La femme de ce dernier, Inès Vargas, le trompe avec le colonel Olivares. Le gouverneur Vargas est assassiné Un autre dirigeant, encore plus sanguinaire, Gual, lui succède immédiatement. Gual fait arrêter le professeur Gardenas, un homme idéaliste, sans doute peu conscient des risques qu'il encourt. Ramon Vasquez, qui fut un élève du professeur déplore fortement son arrestation. Pendant qu'on arrête Garcia, Inès confie à Vasquez ses ambitions : ensemble, ils vont essayer d'améliorer le régime de l'île.
1960 La jeune fille
(The Young One) Avec : Zachary Scott, Kay Meersman, Bernie Hamilton, Claudio Brook, Graham Denton
1961 Viridiana
Espagne. Avec : Silvia Pinal (Viridiana), Francisco Rabal (Jorge), Fernando Rey (Don Jaime), José Calvo (Beggar), Margarita Lozano (Ramona), José Manuel Martín (Beggar), Victoria Zinny (Lucia). 1h30, NB
1962 L'ange exterminateur
(El angel exterminator). Avec : Silvia Pinal (Leticia, la cantatrice), Jacquline Andere (Alicia Roc), José Baviera (Leandro), Enrique Rambal (Nobile), Auguto Benedico (le docteur). 1h30.
Grands bourgeois domiciliés rue de la providence, les Nobile reçoivent une vingtaine d'amis après un concert. Tout le personnel de la maison s'éclipse sans raison. Lorsque les invités veulent partir, il leur est impossible, sans plus de raison apparente de quitter les lieux....
1963 Le journal d'une femme de chambre
Avec : Jeanne Moreau (Célestine), Georges Géret (Joseph), Michel Piccoli (Monsieur Monteil), Françoise Lugagne (Madame Monteil), Jean Ozenne (Monsieur Rabour). 1h41, NB
En 1928, Célestine est engagée comme femme de chambre au Prieuré, propriété bourgeoise de la famille Monteil, en Normandie. Elle découvre les petits travers de chacun : les appétits sexuels et le goût de la chasse de M. Monteil, la frigidité et l'obsession de la propreté de Mme Monteil, le fétichisme de la bottine féminine du vieux Rabour, le racisme maurassien du domestique Joseph, le militarisme borné du voisin Mauger, capitaine en retraite....
1964 Simon du désert
Avec : Claudio Brook (Simon), Silvia Pinal (The Devil), Luis Aceves Castañeda (Priest), Antonio Bravo (Priest). 45 min.
Simon est un émule de St-Simeon, ascète syrien, qui aurait vécu quarante ans sur une colonne. Comme lui, il vit en ermite, et fait pénitence au sommet d'une tour de huit mètres de haut, dressée en plein désert syrien....
1966 Belle de jour
Avec : Catherine Deneuve (Severine Serizy), Jean Sorel (Pierre Serizy), Michel Piccoli (Henri Husson), Genevieve Page (Madame Anais).1h45
Pierre, médecin, n'a pas d'enfant de sa jolie femme qu'il aime mais qu'il sent souvent si lointaine. Séverine rêve, c'est vrai, mais ses rêves sont de ceux qu'on ne raconte pas. Ils sont alimentés par les récits que lui font Husson, un bellâtre jouisseur et Renée, sa maîtresse, sur certaines "maisons" où de jeunes et belles femmes sont à la disposition d'hommes qui viennent y réaliser leurs rêves.
1968 La Voie lactée
Avec : Paul Frankeur (Pierre), Laurent Terzieff (Jean), Alain Cuny (L'homme à la cape), Edith Scob (La Vierge Marie), Bernard Verley (Jésus), François Maistre (Le curé fou), Michel Piccoli (Le marquis de Sade), Delphine Seyrig (La prostituée). 1h45.
1969 Tristana
Avec : Catherine Deneuve (Tristana), Fernando Rey (Don Lope), Franco Nero (Horacio), Lola Gaos (Saturna). 1h35.
1972 Le charme discret de la bourgeoisie
Avec : Fernando Rey (Don Rafael), Paul Frankeur (M. Thevenot), Delphine Seyrig (Mme Thevenot), Bulle Ogier (Florence), Stéphane Audran (Alice Senechal), Jean-Pierre Cassel (M. Senechal). 1h45
L'ambassadeur d'un petit pays d'Amérique du Sud revient en Europe. Il y retrouve deux amis très chers, Sénéchal et Théveno, ils décident de dîner ensemble chez Sénéchal. Le jour dit, les invités se présentent chez lui, mais il est absent et sa femme n'est pas au courant. Ils décident de dîner au restaurant... mais le patron, mort dans l'après-midi, est exposé dans un coin de la salle. Dans les semaines qui suivent, ils vont essayer de se réunir, mais en vain...
1974 Le Fantôme de la liberté
Avec : Jean-Claude Brialy (Foucauld), Monica Vitti (Mme Foucaud), Milena Vukotic (L'infirmière), Michael Lonsdale (Le chapelier). 1h44.
La bonne du couple Foucauld bute sur un mot difficile alors qu'elle lit un épisode sacrilège de la guerre napoléonienne en Espagne. Echappant à sa surveillance, la jeune Véronique a suivi un quidam aux allures de satyre qui lui a offert une série de cartes postales, Les parents sont horrifiés en regardant les photographies... de monuments célèbres, notamment l'obscène Sacré-Coeur de Paris. Après avoir renvoyé la bonne, Foucauld raconte un rêve étrange à son médecin...
1977 Cet obscur objet du désir
Avec : Fernando Rey (Mathieu), Carole Bouquet (Conchita), Ángela Molina (Conchita), Julien Bertheau (Le Juge). 1h45.
Sur un quai de gare, Mathieu Faber provoque un véritable scandale en versant le contenu d'un seau d'eau sur la tête d'une jeune femme au visage marqué de coups. Il raconte aux voyageurs de son compartiment les raisons de son comportement et l'histoire d'une étrange passion...
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