26.02.2006

Kim Ki-Duk

Révélé en France par le succès de ses 5 saisons dans Printemps, été, automne, hiver… et printemps, Kim Ki-duk a depuis reçu de beaux lauriers, de Berlin à Venise. Son nouveau venu, L’Arc, sort en salles, l’occasion de revenir en 5 points sur les recettes d’un franc-tireur surréaliste et mauvais garçon amphibien.

VIOLENCE DES ECHANGES EN MILIEU TEMPERE
Dès son premier long métrage, Crocodile, Kim Ki-duk donne le ton: plus qu’avec des mots, ses personnages communiqueront à coups de pieds dans la gueule. Animaux sauvages dans une société qui les ignore, les héros du Coréen sont des têtes brûlées, mauvais garçon dans Bad Guy ou soldat qui perd la raison dans The Coast Guard. Personne n’est épargné, ni les chiens laminés et bons pour la boucherie dans Adresse inconnue, ni les poissons saignés à vif dans L’Ile. Mais pourquoi tant de haine? Kim Ki-duk aime peindre les bords de précipice, la solitude, les amours malades, autant d’états où, face à un mur, ses personnages n’ont d’autre réponse que le poing serré. Une violence qui confine à la folie, tel le père vengeur de Samaria. Un venin qui obsède aussi sa fille, qui se rêve étranglée dans un no man’s land bleuté, un peu mort. Mais le garçon vieillit: de Crocodile à Locataires, la violence change de camp et n’est plus une réponse ni même un moyen. Dans Locataires, les irascibles (du mari jaloux au maton bourrin) se heurtent aux héros en quête de spiritualité, entamée avec Printemps, été, automne, hiver… et printemps. Une tendance confirmée par L’Arc, en attendant la suite.

DON’T EXPLAIN YOURSELF CAUSE TALK IS CHEAP
Clef de la renaissance spirituelle, le mutisme occupe une place de plus en plus importante dans la filmographie du réalisateur. Certes, son cinéma n’a jamais été très bavard, plus imagé que logorrhéique (à l’image de l’énigmatique hôtesse de L’Ile), mais des films comme Printemps, été, automne, hiver… et printemps, Locataires ou L’Arc ont radicalisé le mouvement. L’enseignement du vieux sage est quasi muet, la relation amoureuse encore plus. Dans un monde où hier la communication n’était possible qu’avec quelques bons coups dans le ventre, le mutisme est la solution. Celle d’une élévation spirituelle (le chemin en solitaire en fin de Printemps, été…) ou d’un amour transcendé, comme celui des amoureux qui flottent au-dessus du sol dans Locataires. Un leurre également, à l’image du lien taciturne entretenu par le vieux pêcheur et sa jeune protégée dans L’Arc: le mutisme n’est là que pour repousser l’échéance d’un amour impossible, rompu par les cris de ceux qui viennent d’une autre terre, le monde parlant. Si on ne pipe pas mot, on peut aussi observer en silence, façon voyeur comme dans Bad Guy. Le mutisme est aussi une réserve dans une existence absurde où toute forme de communication devient problématique.

FEMMES GALANTES
Observés, maltraités ou sanctifiés, les personnages féminins chez Kim Ki-duk sont souvent au cœur du récit, pendant que le cinéaste se fait régulièrement accuser de misogynie. Pute ou sainte, la femme est au coeur d’une dichotomie classique qui obsède le cinéaste. Première véritable occurrence avec Birdcage Inn, où le rôle principal est celui d’une délicate prostituée, douce comme un flocon de neige. Un fantasme plus qu’un véritable personnage de chair, et une silhouette qui prendra forme avec Samaria, où le jeu pute / sainte trouve un écho plus explicite, à travers ses différentes affiches (la vierge immaculée de face ou la fille qu’on déshabille de dos), ou ses deux héroïnes, un ange ambigu au sourire indéchiffrable, et sa comparse grimaçante à visage humain. L’une et l’autre ne font qu’une, nues, passant mutuellement une éponge sur leur peau salie. Car au contraire de la misogynie, on a affaire avec Kim Ki-duk à un cinéaste qui place ses femmes au-dessus de tout, figure idéale, irréelle, amante et félicité qui soigne les plaies de ses garçons maladroits ou malveillants. Le vaurien qui observe sa proie derrière une vitre dans Bad Guy, ou le trentenaire qui assassine son épouse dans Printemps, été, automne, hiver… et printemps. L’amour trouve parfois son chemin (Locataires - mais ne s’agit-il pas d’un fantôme?), mais s’enfuit souvent (L’Arc).

JE RENTRE A LA MAISON
Face à tant de déconvenues (société indifférente à la détresse de ses enfants, amours illusoires ou inaccessibles), l’isolement est parfois une réponse. Un thème qui transparaît dans tous les motifs du cinéaste (la violence, le mutisme, et les amours tordues sont autant de solitudes), comme un refrain lancinant pour des âmes qui ne trouvent le repos que recluses, loin de la ville et de son fourmillement. Première arme de l'ermite, l’eau. On fuit et se réfugie dans l’étrange hôtel aquatique de L’Ile, on se retire dans un monastère lui aussi flottant dans Printemps, été, automne, hiver… et printemps, on nie les bonnes mœurs et les amours inacceptables sur le chalutier perdu de L’Arc, dans un monde qui a ses propres lois. Et si la surface de l’onde reste encore trop visible pour ceux qui souhaitent se cacher, on plantera un canapé au fond de l’eau pour trouver la paix dans Crocodile. Là encore, peine perdue, l’isolement est parfois voué à l’échec. Irruption du péché dans le paradis de Printemps, été… sous la forme d’une apparition enchanteresse, désir d’émancipation dans L’Arc, retrouvailles impossibles à la fin de Samaria, l’acharnement de l’ascète s’écroule souvent comme un château de cartes. La fuite finale de Bad Guy laisse le mystère, et le dernier refuge peut être mental, force zen dans un monde absurde et surréaliste.

CECI N’EST PAS UNE PIPE
Dernier rempart dans l’univers doucement torturé de Kim Ki-duk, la poésie surréaliste. Une façon de fuir les contingences fâcheuses, la réalité brutale et les désirs inassouvis. Chez le Coréen, on chérit ce décalage absurde, à l’image du décor de Printemps, été, automne, hiver… et printemps, un monastère mouvant sur l’eau, où les portes (celles au bord du lac, l’autre à l’intérieur de la maison) n’ont même pas de mur autour d’elles. On accroche des pierres au dos ou à la queue de quelques animaux (une grenouille, un serpent, un poisson) pour des paraboles naïves de l’esprit zen, des images qui servent parfois de pirouettes acrobatiques (le plan final de L’Ile). Le surréalisme se balade chez Kim Ki-duk et disperse ses petits cailloux, ces yeux crayonnés sur un bout de papier et collés sur un œil mort (la jeune héroïne d’Adresse inconnue, image reprise et détournée dans Printemps, été…), ou l’utilisation d’un arc pour révéler l’avenir, avec une peinture de Bouddha en forme de cible. Les éléments surréalistes jalonnent une œuvre de l’expiation, et la poésie, comme la musique, adoucit les mœurs malmenées. Une prégnance surréaliste qui paraît presque naturelle pour Kim Ki-duk, peintre de formation, dans une œuvre où la peinture tient elle aussi sa place de choix.

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